Ikéa, un lundi après-midi pluvieux (j’ai rajouté « pluvieux » pour donner une touche un peu plus romanesque à mon histoire, en vrai il faisait juste gris et moche – oui, je participe aux réunions du Cercle des Poètes Pas Disparus quand je réussis à me lever le matin).
Je suivais les flèches indiquant le sens de la visite telle une élève très disciplinée – ça me fait penser que j’ai jamais essayé de visiter Ikea à l’envers faudra que je le tente trop une rebelle la fille – et je passais donc, non pas par choix mais par force, par le rayon enfants.
Quand tout à coup, stupeur. Mon cœur de battre s’est arrêté, la sueur sur mon front a perlé (beurk), des convulsions ont pris possession de mon corps tout entier, face à … une dînette pour enfants, rose, avec le four et les assiettes et tout ce qui va avec, et un panneau énorme posté juste au-dessus, si énorme qu’il est impossible de ne pas le voir. Et sur ce panneau, il y avait marqué quoi ? (tellement de suspens qu’on dirait un thriller le truc) :
« Ce soir, je cuisine pour mon prince. »
Si j’avais été une maman et que j’avais eu mon gamin dans la main, je lui aurais caché les yeux en lui disant « ne regaaaaaarde surtout pas ça bébé ça risque de gâcher ta vie ».
Mais j’étais avec l’Homme. Et il était passé devant cet atroce panneau trente secondes avant moi sans y prêter la moindre attention. Il a donc du subir dix minutes d’indignation post-traumatique, de lamentations, et de discours enflammés – arrêtez de suite de plaindre ce garçon, je vous entends d’ici.
Désormais, vous devez vous demander : « mais pourquoi elle réagit comme ça face à un simple présentoir de dînette pour enfants, cette allumée ? ».
Déjà, je suis pas une allumée. Non mais je rêve. Ensuite, et bien c’est tout simple.
Nous sommes en 2014. Ikéa, cette marque soit-disant moderne, inculque à la génération de demain un cliché qui ne devrait plus exister. Le prince, après avoir passé une dure journée au travail, rentrera à la maison et le repas sera prêt. La princesse-au-foyer, qui n’a eu rien d’autres à faire, lui aura préparé un somptueux repas. Cela paraît anodin comme ça, et certains d’entre vous, à très juste titre, pourront me dire “ce n’est pas un panneau chez Ikea qui va rendre macho les hommes de demain“. Sauf que si ce n’était que ça.
Regardez les publicités, regardez les en y faisant attention, ces clichés, ils sont partout : les hommes conduisent, les hommes payent, les hommes arrivent à table quand le repas est prêt, les femmes donnent à manger au bébé, les femmes cuisinent, les femmes font le ménage.
Sauf que selon moi, ces clichés, ils ne sont plus valables pour notre génération. Du moins, chaque jour dans mon quotidien, j’observe à quel point les choses changent et combien il faudrait peut-être, chers publicitaires, se mettre à la page, et arrêter ce carnage.
Quand avec l’Homme, nous décidons de nous alimenter ensemble, je n’ai pas le droit de toucher à une casserole parce qu’il ne veut pas que le repas soit gâché - et je le comprends, en cuisine, tout ce que j’approche se transforme immédiatement en catastrophe nucléaire. Donc c’est lui qui fait à manger. Pourtant, je vous jure, le fait de faire la cuisine plus que moi ne lui a pas fait apparaître une paire de seins plus gros que les miens. Il est toujours un homme, je suis toujours une femme.
Quand avec mon frère, il est question de faire le ménage à l’appartement, on le fait ensemble, tout simplement. La musique à fond, on se répartit les tâches, on est ultra-efficaces (d’ailleurs faudrait qu’on s’y mette là, des volontaires pour nous aider ? Scar paye en nature). Je ne fais pas plus le ménage que lui parce que je suis une fille, on en fait autant l’un que l’autre parce que nous vivons ensemble et que c’est normal.
Quand ma meilleure amie emménage avec son mec, c’est elle qui monte les meubles, elle adore ça. Mais c’est aussi elle qui fait la cuisine, pour la même raison. Il ne se sent pas diminué parce qu’elle monte les meubles et elle ne se sent pas diminuée parce qu’elle fait la cuisine. Ils organisent juste leur couple en fonction de leurs goûts, pas en fonction de leur sexe.
Je ne veux pas faire ici de discours pro-féministes, que la plupart du temps je condamne car j’ai l’impression qu’ils tendent juste à remplacer le sexisme envers les femmes par un sexisme envers les hommes. Et je suis profondément contre cette idée.
Notre génération est simplement une génération d’êtres humains, qui fait des choix par rapport à ses passions, à ses talents, à ses convictions.
Lorsqu’à Boudu-Toulouse, nous avons décidé d’illustrer cet article avec ce gif de 22 photos, nous nous sommes aperçus que nous étions dans le vrai. Quand nous allions voir une personne pour qu’elle écrive sa phrase sur l’ardoise, il y en avait plein qui sortaient, le plus dur était d’en sélectionner une.
Ces 22 clichés contre les préjugés, c’est pour vous montrer qu’une femme peut ne pas savoir faire la cuisine – et qu’un homme aussi.
Ces 22 clichés contre les préjugés, c’est pour vous montrer qu’un homme peut faire la vaisselle – et qu’une femme aussi.
Ces 22 clichés contre les préjugés, c’est pour vous montrer que ce n’est pas une histoire de sexe, mais une histoire de choix.
Ces 22 clichés contre les préjugés, c’est pour vous dire que les publicités de demain, c’est notre génération qui va les créer – et que tout ça, désormais, c’est entre nos mains.
Ces 22 clichés contre les préjugés, c’est pour que dans quelques années, quand je me baladerai dans Ikea avec mon gosse qui me tient par la main, je vois au rayon enfants un prince et une princesse devant une dînette avec un panneau qui dira :
“CE SOIR, ON CUISINE POUR NOS CRAPAUDS“
→
il y a une petite faute de frappe…. l’anthropologue François Héritier s’appelle en réalité Françoise… Bon je savais qu’il existait une certaine résistance à féminiser le nom des métiers, mais si en plus on masculinise le prénom des femmes… jusqu’où s’arrêtera-t-on ?!!!
→
Bien que je ne soi pas féministe pour un sesterce ton article m’a beaucoup plu. Partout où on regarde les différences entre homme et femme nous explosent au visage et je trouve cela dégradant autant pour les femmes que pour les hommes. Nous sommes tous encadrés par des normes sociales qui nous dictent quels métiers il est bon de faire lorsqu’on a une paire de sein ou lorsqu’on en a pas.
Je ne connais pas beaucoup de “filles”qui remarquent également que les hommes aussi sont dans des cases.
Continuez avec vos articles et vos idées lorsqu’on expose si bien ses choix il est bête de s’en arrêter là.
→
Cet article est juste génial ! Je suis entièrement d’accord
→
J’ai 54 ans et j’adore votre article !!
→
Faut arrêter de craquer jeune fille. À aucun moment c’est marqué que la princesse va cuisiner pour le prince tous les soirs, à aucun moment on parle de princesse même.
Le fait qu’il y a ait marqué “ce soir”, ça montre déjà que c’est inhabituel que le prince ait droit à son banquet, et il y a pas de mal à faire plaisir à sa moitié “un soir” de temps en temps.
D’autre part, sur le catalogue ikea on voit aussi bien un garçon jouer à la dînette qu’une fille. S’il y a bien une marque qui envoi balader pas mal de clichés c’est bien Ikea.
Si la majeure partie des femmes mettait autant d’énergie à se battre pour des causes plus justes (telle que l’égalité des salaires, intégrer des postes vus comme masculins, etc) qu’à se plaindre de trucs complètement puérils le monde ne se porterait que mieux.
→
Bonjour, jeune personne, « je vais arrêter de craquer ».
Nous nous attendions, avec cet article,, à susciter des réactions de ce genre. Ainsi, c’est avec plaisir que l’on reçoit notre premier commentaire de critique. Je te souhaite donc la bienvenue.
Tout d’abord, je tiens à préciser que la pancarte d’Ikea est le point de départ d’un article qui parle de la publicité en règle générale. Je pars de ça pour ensuite développer sur ces publicités sexistes qui nous matraquent chaque jour. Aussi sceptique puisses tu être sur le bien-fondé du message que Boudu Toulouse souhaite passer ici, c’est un fait que tu ne peux pas nier. Allume une télé cinq minutes, feuillette un magazine, sois attentif, tu verras ce que je vois.
Selon toi, « ce soir » signifie que c’est à titre exceptionnel. Et selon moi, tout est histoire d’interprétation. Un enfant qui sait lire et qui passe devant cette pancarte n’aura sûrement pas l’idée de se dire « c’est probablement à titre exceptionnel ». Non, ce qu’il verra cet enfant, c’est une fille qui cuisine pour un garçon, point. Et que tu le veuilles ou non, ce message ajouté à tous les autres messages que l’on voit quotidiennement entre inconsciemment dans l’esprit des gens, pour créer des situations qui m’indignent. Quand je dis que je ne sais pas cuisiner, la plupart des gens sont étonnés, cherchent à comprendre, me disent que ça viendra, un peu comme si j’étais atteinte d’une maladie qui allait bientôt se guérir. Lorsque mon frère dit qu’il ne sait pas cuisiner, personne ne dit jamais rien, ce n’est pas grave, c’est juste normal. Et je maintiens que ce genre de constat est crée de manière plutôt directe par la publicité et les messages que l’on nous passe à travers ce biais. Si tu veux aller plus loin et essayer de comprendre ce que je veux dire, je te conseille de lire ce qu’a pu écrire l’anthropologue François Héritier sur la question. C’est extrêmement intéressant.
Ensuite, tu dis qu’à aucun moment on ne parle de « princesse ». Bien que je ne sois pas une experte en matière royaume, il me semble que dès lors qu’un prince se marie avec une fille, elle devient une princesse. Va voir un enfant, et pose lui cette question : « c’est qui, l’amoureuse du prince ? ». Si il te répond autre chose que « la princesse », présente moi cet enfant et je l’adopterai.
Concernant le fait que le catalogue affiche sur son catalogue des clichés représentant aussi des garçons jouant à la dinette, je les félicite. Mais je l’avoue, je ne regarde jamais ce catalogue, shame on me. Par contre, bizarrement, ce qui apparaît en magasin et en gros, c’est quoiiii ? Une fille qui cuisine.
Tu parles ensuite du fait que les femmes devraient se consacrer à d’autres problèmes plus importants en ce qui concerne l’égalité. Je suis plutôt d’accord avec toi sur la forme, bien entendu. Mais prenons l’égalité des salaires par exemple : les lois sont là. Elles existent. Et pourtant, n’importe quelle étude te dire que l’écart reste considérable. Donc si les lois sont là et que le problème persiste, d’où vient-il, ce problème ? Et bien de la société. Les lois ont évolué, la société a plus de mal. Et par où elles commencent, l’évolution de la société ? Par les messages qu’on lui fait passer.
Si on inculque à la génération de demain cette idée si simple qu’une femme est l’égale de l’homme, qu’elle peut faire aussi bien, qu’elle peut faire mieux, qu’elle peut faire moins bien, que tout dépend de ses compétences et non pas de son sexe, et bien on assistera à une baisse de cet écart là.
Pour faire évoluer les faits, il faut faire évoluer les mœurs. Et c’est ce message là que nous souhaitons faire passer.
Boudument,
La “craquante” Simba et la Boudu Team
→
Juste génialissime cet article, tant pour le fond que la forme (en toute objectivité hein).
→
J’adore cette article ! Continuez comme ça
→
Superbe article, j’adore la prose et le fond, je partage
→
J’adhère complètement au message de l’article.
Mais plus encore, pour la qualité de celui-ci !
Cela faisait bien longtemps que j’avais pas été “surpris” au point de me dire “eh attends, c’est génial cette façon d’écrire !” Ou peut-être que je ne l’ai jamais été du tout.
En tout cas, faut pas s’arrêter quand on est si douée !
Bonne continuation !